// PORTRAIT // Toro : un engagement dans la langue

 

Toro. Une voix grave, une présence scénique remarquable et des textes coups de poing. Rencontre avec ce jeune homme de 22 ans originaire de la région de Charleroi, qui n’a de cesse de nous surprendre par son engagement dans la langue. 
RETROUVEZ-LE SUR SCENE DANS LE CADRE DE la finale des  PRIX PAROLES URBAINES LE 23 MARS AU BOTANIQUE.

 

© Gautier Houba

Lezarts Urbains : Peux-tu te présenter ?

Toro : Santiago, 22 ans. J’ai une grande passion pour l’écriture que j’ai découverte très tôt. J’aimerais en faire mon métier donc j’essaie de rendre ça concret.

LZU : Et ton nom de scène ? Pourquoi Toro ?

T : C’est une grande question. J’aime quelque chose dans l’idée de « mi-homme/mi-dieu » et personnification de l’animal. Le mot espagnol « roto » qui veut dire « cassé » me plaisait aussi. Mais ça peut encore bouger.

« Le français, j’ai vraiment dû l’apprendre avant de me l’approprier. »
 

LZU : Quel est-ton rapport à l’écriture ?

T : A mon avis, c’est d’abord un rapport à la langue. J’ai été adopté, je suis arrivé en Belgique à 11 mois. J’ai donc été baigné  dans une langue que je ne connaissais pas du tout et je n’ai par-lé qu’à 3 ans et demi. Très tardivement du coup mais avec des phrases complètes. Le fran-çais, j’ai vraiment dû l’apprendre avant de me l’approprier.

J’ai commencé à écrire de la poésie vers 13-14 ans et j’ai vraiment beaucoup gratté. J’ai grandi dans une bonne famille, mes parents avaient tous les deux un bon travail et on n’a jamais man-qué de rien. Et en même temps, j’ai toujours côtoyé des gens qui venaient de milieux plus modestes, parce que Charleroi…parce que dans une école très diversifiée… Je me suis tou-jours obligé à ne pas décrire que ma réalité. Eviter de rester enfermé dans mon monde, avec de belles métaphores qui finalement deviennent vides de sens. J’ai essayé de me rapprocher de quelque chose de vrai, qui pourrait parler à un ami à moi qui a arrêté les cours en cinquième. Parce que je les aime ces gens et je veux être compris par eux.

En réalité, j’adore la poésie, le slam, mais j’aimerais avoir une portée plus grande. Et sans passer par la musique, c’est compliqué. Donc j’essaye déjà de décliner du rap, de la trap, plusieurs styles musicaux. Pourquoi ne pourrait-on pas avoir plusieurs facettes dans la créa-tion ? Je veux pouvoir donner plusieurs visions. Aussi bien pour moi que pour les autres.

« Charleroi : je monte au dessus d’un terril et je me raconte une histoire »
 

LZU : Tu es originaire de Charleroi, quel est ton rapport à cette ville ?

T : Charleroi a été une grande source d’inspiration je crois. J’aime beaucoup cette ville. J’aime ses alentours, ses faubourgs, je trouve qu’il y a de beaux endroits, encore très préservés. Il y a des lieux très symboliques : tu entres dans une usine abandonnée, où tout est écroulé…c’est un endroit où je peux me raconter mille histoires. Je suis comme ça, je monte au-dessus d’un terril et je me raconte une histoire. Charleroi est un bel endroit car il est très contrasté en fait : tu as des parties de la ville un peu « coupe-gorge » puis des petites cités bourgeoises de l’autre, et tout ça à 15 min l’un de l’au-tre. Tu peux vite changer d’horizon. Et puis, je pense qu’il y a une vraie bienveillance chez les Carrolos. On est tellement perçus comme le « trou du cul du monde », les gens se moquent tellement de nous qu’entre nous, il y a cette bienveillance je crois.

« Les rappeurs actuels sont les poètes d’il y a une centaine d’années »
 

LZU : Quels sont tes projets ?

T : Entre autres, du rap. J’aime ce que véhicule la rythmique rap, il y a une vraie force. C’est peut-être bateau comme phrase mais les rappeurs actuels sont les poètes d’il y a une centaine d’années, vraiment. Je ne pense pas que le rap soit simplement une mode de génération. Et si il dure comme ça, c’est qu’il y a une raison. Je vais essayer de me lancer de manière indépen-dante, j’en ai un peu marre d’attendre. Je pense que j’ai les armes pour et on va croiser les doigts !

LZU : D’où vient la force du rap selon toi ?

T : Je pense d’abord à la forme qui est assez facile d’accès : youtube, une instru, j’écris, j’essaie de poser le texte et si cela ne marche pas, au pire j’ai fait rire les copains. Tout le monde peut un peu s’identifier à ceux qui font du rap. En second lieu, il y a quand même qu’avec un Smart-phone, une vidéo, c’est parti : il y a moyen de déjà faire des choses bien avec des moyens restreints. Certaines personnes qui n’auraient normalement pas eu leur mot à dire ont fait un truc qui a marché. Donc tout le monde peut se dire « pourquoi pas moi ? ».

LZU : A 22 ans, tu sembles déjà avoir une réelle maturité scénique, d’où cela te vient-il ?

T : J’ai commencé le théâtre assez jeune car j’ai toujours aimé parler, être entendu. J’aime aussi la fiction, j’en ai besoin : jouer sur la limite entre ce qui est toi et ce qui n’est pas toi. La clé du théâtre selon moi, c’est justement la distanciation que tu marques entre toi et ton personnage. Cela te permet de jouer certains rôles sans ressentir de la honte, sans être jugé directement. D’ailleurs, dans le slam, je pense qu’un texte peut partir de toi sans pour autant te raconter.

LZU : Comment as-tu rencontré la scène slam ?

T : A Charleroi, il y a environ 2 ans et demi. Je suis entré par hasard dans un événement slam où j’ai croisé une connaissance qui y participait. Comme il savait que j’écrivais des textes, il m’a encouragé à monter sur scène. Je l’ai fait et j’ai gagné. Du coup je suis sorti de là aux anges. C’est très agréable de faire vivre des textes, de les confronter à un public et de voir ses réactions. Ensuite j’ai fait quelques scènes au Théâtre de la Vie et deux ou trois à Mons. Mais surtout à Charleroi. J’ai aussi tissé des liens d’amitié avec Selçuk et Hakim de Goslam City, je les apprécie beaucoup. Nous sommes d’ailleurs partis à 4 avec Christophe Michaux (Mot Dit) à Paris pour le concours national français, où notre équipe est arrivée en finale.

« De la poésie à l’eau de rose au rap à la « nique ta mère » 
 

LZU : As-tu des thématiques récurrentes ?

T : Oui et quand  je sens qu’une thématique est trop récurrente, j’essaie de la casser. J’essaie de me mettre une contrainte car je pense que la contrainte est créatrice. Par exemple, si je fais tout le temps du rap, je vais écrire une poésie et m’interdire d’avoir une rythmique en tête. Au niveau thèmes  récurrents, il y a clairement la Nature. Je crois très fort en la Nature et j’espère qu’un jour nos états réaliseront qu’il y a plus que la simple matière que l’on voit, que l’on touche. C’est quelque chose en lequel je crois vraiment de par mes expériences et rencontres passées. Je pense que beaucoup de solutions à nos problèmes humains se trouvent dans la Nature. C’est un endroit qui devrait être préservé.

Mais si ce thème est sous-jacent dans mes textes car je ne veux pas l’imposer aux gens. Je ne veux pas qu’on aie l’impression que je veux faire passer une idéologie. J’essaie donc de le mettre de manière discrète dans mes textes. J’aime aussi les notions de magie, de chamani-sme. Ce sont des choses qui me parlent énormément. Pas dans le côté farfelu mais les chamanes qui acceptent par exemple leur petitesse, qu’il y ait plus grand, ça me parle.

Après, j’aime aussi faire des textes qui sont complètement en opposition avec ça, d’effacer mes pensées. Le texte que j’ai présenté lors de la demi-finale sur le dictateur ne correspond pas à ce que j’aime par exemple. Mais je pense que j’ai souvent une recherche plutôt stylistique, j’aime essayer des formes différentes : de la poésie à l’eau de rose au rap à la « nique ta mère ».

« Un engagement dans la langue »
 

LZU : Peut-on dire qu’il y a un engagement dans ton écriture ?

Je pense que l’engagement n’est pas dans le texte lui-même mais dans le processus de faire un texte. A partir du moment où tu prends position en faisant de l’art, je pense que tu t’enga-ges. Tu donnes un avis, donc tu crées un conflit avec ceux qui ne sont pas d’accord avec toi. Cela dit, je considère mon ressenti par rapport à la Nature comme un engagement : je sors un peu de moi, c’est un engagement pour tous.

Je sacralise complètement la phrase et le mot, car je pense que leur portée est beaucoup plus grande qu’on ne le pense.

Rosa Gasquet & Maud De Craeye