// PORTRAIT // Rencontre avec Léïla, parolière et performeuse bruxelloise

                   

A 31 ans, Léïla, parolière et performeuse bruxelloise, a traversé quelques scènes slam en Belgique et en France. Après un temps loin des micros mais toujours proche de l'écriture,  elle nous revient dans le cadre des Prix Paroles Urbaines (finale le 23 mars au Botanique). Rencontre avec cette artiste aux textes subtils et percutants. 

 

Lezarts Urbains : Tout d’abord, peux-tu te présenter ?

Léïla : J’ai 31 ans et je suis coordinatrice de projet chez Zinneke. Les gens connaissent surtout la Zinneke Parade, l’événement, mais il y a tout un processus en amont. En réalité, ce qu’on fait, c’est réunir des gens. Et, même si c’est un projet socio-artistique, c’est aussi un projet politique. On essaie d’amener des gens qui ne se rencontrent pas habituellement à bosser ensemble, à travers la création artistique.

« À Bruxelles, le multiculturel est ancré en nous. »

LZU : Tu es bruxelloise ?

L : Oui, je suis une bruxelloise pure souche mais j’ai pas mal bougé car j’ai un rapport assez particulier à Bruxelles. C’est une ville que j’ai détesté par moments et, en même temps, je sens toujours l’envie d’y revenir. Les choses dans lesquelles j’ai envie de m’engager, c’est ici que je dois les faire, je ne sais pas pourquoi. C’est une ville avec laquelle j’ai une relation un peu passionnelle.

LZU : Pourquoi détestes-tu Bruxelles par moment ?

L : Quand j’étais à Paris, par exemple, j’étais heureuse parce qu’il y avait de la lumière et la possibilité de voir en plus grand, de prendre de la hauteur, de se déployer. À Bruxelles, j’ai l’impression qu’on doit toujours trimer pour trouver un peu de lumière. A peu d’endroits, on peut être émerveillés et il faut vraiment qu’on fasse un effort pour garder de l’enthousiasme. Et puis c’est une ville très petite donc on a vite fait le tour de certains réseaux. En fait, j’ai le sentiment qu’à Bruxelles, on doit voir petit. C’est aussi un ressenti par rapport à l’identité bruxelloise : j’ai l’impression qu’ici, on doit être humble, et parfois ça coupe les ailes dans les projets et trajec-toires, notamment artistiques. Des artistes essayent de percer et puis ils atteignent un mur.

LZU : Et, à l’inverse, qu’est-ce qui te ramène à Bruxelles ?

L : La taille humaine de cette ville et son côté très multiple donc complexe et riche. La double identité flamande-francophone, déjà. Puis toutes les autres présences culturelles. On n’a donc pas une culture définie, on est tous bâtards et ce n’est pas pour rien que je travaille chez Zinneke, je me retrouve dans ce projet. Je trouve ça super riche de devoir fonctionner avec des modes de pensée et des façons de travailler tellement différents, on ne peut pas être mono-culturels. À Bruxelles, le multiculturel est ancré en nous, nous sommes des caméléons depuis qu’on est nés.

LZU : Tu as choisi de garder ton prénom comme nom de scène. Tu peux nous dire un mot par rapport à ça ?

L : Je n’ai pas eu une grande réflexion par rapport à ça. Ca va de soi pour moi de garder mon prénom. D’ailleurs, j’insiste souvent sur l’accent aigu dans mon nom ; c’est ma mère qui a mis cette petite fantaisie. Mon prénom veut dire la nuit et ma mère m’explique toujours que c’est une nuit particulière, qui est étoilée. J’aime bien cette référence à la lumière dans la nuit.

LZU : Portes-tu en toi le multiculturalisme ou est-ce un prénom donné par poésie ?

L : J’ai une histoire assez compliquée car je ne connais pas ma famille paternelle, qui est effec-tivement tunisienne. Je suis donc moitié tunisienne mais très belge, étant donné que j’ai été élevée par une famille belge. Je n’ai pas du tout été baignée dans la culture tunisienne et pourtant, depuis que je suis très jeune, j’ai toujours revendiqué ces racines. Je ne sais pas, ça fait partie de moi. J’ai d’ailleurs toujours eu beaucoup d’amis originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne avec qui j’ai essayé d’aller découvrir ces cultures qui bien qu’elles ne m’aient pas été transmises directement me parlaient instinctivement.

LZU : Comment es-tu entrée en contact avec le slam ?

L : J’ai toujours écrit de la poésie, des textes en prose, toutes sortes de textes, des critiques de théâtre aussi. Il y a 5 ou 6 ans, je suis tombée sur une soirée slam au Théâtre de la Vie et ça m’a beaucoup parlé. J’ai découvert un mode d’expression qui n’était ni le rap que j’aimais déjà, ni de la pure lecture de textes, et qui permettait de donner vie et de partager en live des écrits nés dans la solitude. J’y suis allée la fois suivante avec un texte.

J’ai ensuite fait des scènes à l’Espace Magh, au Café Central et au Festival des Libertés dans le cadre d’un concours d’éloquence. J’ai aussi vécu un an à Paris où j’allais dans des scènes slam avec la règle des 3 minutes. À un moment, ça m’a beaucoup animée tout ça.

« L’envie de construire un spectacle mijote dans ma tête. »

 

 

LZU : Tu as fait une  pause dans ta pratique slam, pourquoi ?

L : Je ne trouvais plus les scènes slam à Bruxelles très intéressantes. En fait, je les trouve  humainement très riches : voir au Théâtre de la Vie une personne qui vient avec ses tripes et fragilités lire une recette de cuisine ou une lettre d’amour, écouter les gens du quartier parler d’eux, c’est très touchant. Mais à un moment donné, cela a ses limites, je n’avais plus l’impression de pouvoir grandir là-dedans, d’être nourrie des écritures des autres.

Et à côté de ça, les scènes plus « concours » - avec la règle des trois minutes et les points - ne m’ont jamais vraiment parlé non plus. Puis l’envie de construire un spectacle - type « seule en scène » - mijote dans ma tête. J’ai plutôt envie de construire une dramaturgie totale.

LZU : Comment  as-tu ressenti la demi-finale des Prix Paroles Urbaines ?

L: J’ai hésité à participer mais j’ai trouvé que c’était un chouette challenge d’avoir cette deadline. Me dire « je m’y remets, je retravaille des textes, je me remets à répéter dans ma chambre », c’était très positif. J’avais besoin de ça pour réveiller un peu la flamme.

LZU : As-tu été surprise par la diversité des univers lors de la demi-finale ?

L : Oui, je ne m’attendais pas à ça. J’ai découvert une variété d’univers. Par exemple, c’était très touchant d’assister à des prestations comme celle de Nestor, qui a reçu le prix du public. Pour moi, « le slam », ça n’existe pas et j’ai du mal à entendre des gens dire « je n’aime pas le slam », car ils ont en une idée arrêtée. Moi même je commence à avoir du mal avec ce concept dans lequel je ne me reconnais pas forcément. Mais il faut venir à ce genre de scène pour se rendre compte qu’il y a des performances de l’ordre du one man show, du cabaret, d’autres qui sont plus hip-hop, d’autres encore qui jouent sur la physicalité.

LZU : Tu disais avoir des idées qui te viennent comme ça en marchant, puis tu les jettes sur papier, c’est un peu ça ton processus créatif ?

L : Oui, en fait, les premières phrases d’un texte me viennent souvent quand je me balade en forêt ou en rue, quand je ne suis pas statique. Et ce n’est pas pour rien, c’est physique… Je sens bien la différence d’ailleurs : avant, j’écrivais souvent assise et c’étaient des textes plus mono-rythmiques.

LZU : Peut-on dire que ton écriture a été influencée par le rap ?

L : Oui. En tous cas ça a été une entrée et c’est vrai que, souvent, le rap me touche plus directe-ment que le slam (à part le slam discursif à la Gil Scott Heron). Pour le rap, je pense à des superbes plumes belges comme Veence Hanao et Carl et les hommes-boîtes : je n’ai pas la prétention de dire que ça m’a influencée directement mais ce sont des écritures dans lesquel-les je reconnais quelque chose qui me parle viscéralement, qui m’inspire.

Mais il y a aussi deux groupes que j'adore avec des chanteuses aux écritures punks et féminines, Mansfield TYA et Del Cielo, ainsi que la magnifique écrivaine Chloé Delaume avec une écriture d'écorchée vive donnant une rythmique orale à l'écrit. Enfin, il y a Romain Gary, lucide d'être fou, clown triste et roi de la punchline. Cette liste n’est pas exhaustive bien sûr.

LZU : Tes thématiques ont-elles évolué au fil des textes ?

L : Oui. Il est impossible pour moi de reprendre d’anciens textes car l’urgence de l’époque n’est plus du tout celle d’aujourd’hui. La solitude, la difficulté à se réaliser dans le couple, en tant que femme ou dans le monde, « à quoi ça sert la vie ? », ces grandes questions-là reviennent souvent. Mais c’est une analyse à postériori. Je sais aussi que dans mes premiers textes, il y avait quelque chose de plus égocentré, cette urgence à dire des choses plus personnelles. Maintenant le personnel est toujours le point de départ de la nécessité d’écrire mais cela va naturellement vers quelque chose  de plus large, qui touche le monde autour.

« J’ai envie de performer dans l’espace public, de partager avec les gens. »

LZU : Tu parlais de la préparation de ton futur spectacle, est-ce que tu as d’autres projets ?

L : En fait, je devrais plutôt parler de performance que de spectacle. J’ai envie de performer des textes dans l’espace public, de les partager avec des gens qui ne sont pas nécessairement dans les salles de théâtre. J’ai envie de trouver des formes qui me permettent tant d’aller dans la rue avec un micro et un petit baffle que sur scène. Je trouve la prestation dans l’espace public plus fragilisante et plus politique, la mise en danger est plus grande.

Je pense qu’on vit un moment où la société est traversée de grosses tensions à plein de niveaux. Je voudrais construire une forme qui ne se performe pas uniquement dans une bulle. J’ai envie de porter une parole à des endroits qui ont différentes résonnances physiques et symboliques, qui sont traversés par différents types de personnes et de réalités. Et surtout, j’ai envie d’être en dialogue avec tout ça, avec les lieux et les gens.

Rosa Gasquet & Maud De Craeye

Crédit photos: Tristan Locus