Hip Hop : les enjeux de la reconnaissance

 

Après quelque 35 années de vitalité créative dans notre pays, la culture hip hop confirme son importance dans le paysage culturel, sa maturité…et une nouvelle jeunesse.

Tentons sommairement de cerner une évolution pour le moins spectaculaire pour ce courant qui aura marqué plusieurs générations de « jeunes », non sans nous poser quelques questions importantes sur l’actualité.

Au hip hop des origines…

 

Majoritairement éclos dans les milieux populaires et les quartiers de relégation de nos grandes villes dans les années 80, le hip hop fut porté pendant près de 20 ans principalement par une jeunesse déracinée, issue de l’immigration. A travers l’expression artistique, il permettait non seulement de retrouver une forme de dignité et de sens, face à de criantes inégalités, mais aussi de matérialiser une révolte adolescente bien légitime.

Il mobilisait par ailleurs, un nombre moins important mais significatif, de jeunes des classes moyennes, motivés par une forme d’engagement, attirés par cette course échevelée dans un courant provocateur et novateur, qui allait bousculer les normes.

Les uns et les autres se sont investis corps et âme, dans ce qui devint rapidement non seulement un courant culturel majeur au sein de la jeunesse occidentale, mais aussi un mouvement  « d’aktivistes », sur la brèche jours et nuits, poussés par une puissance créative  et iconoclaste. Mobilisés au nom d’un « hip hop mind » anti-raciste, anti-drogues, anti-« système », anti violence (peace & love)…, ils défendaient une vision fédératrice (« unity »), et festive (« having fun »), se sentant investis d’une mission, formative et conscientisante, sous ce concept désigné par l’appellation  de « 5ième discipline ».

5ième, car les 4 premières qu’étaient le rap/ la danse / le D. Jaying / le graffiti, désignaient  ce corpus unique et transversal, petite révolution culturelle en gestation, probablement comparable en importance à ce qu’avait apporté la culture rock à une autre époque. Le hip hop dessinait clairement une nouvelle esthétique, une nouvelle façon d’être, qui plus est dans un environnement hostile à la culture et hostile tout court : sans moyens, dans la rue et sur les murs, sans formation nécessaire aucune, dans une énergie incroyable et nouvelle.

Interculturelle par essence, profondément émancipatrice, attachée à des valeurs d’authenticité et de socialisation, cette culture ne pouvait qu’attirer l’attention et la sympathie du réseau associatif, motivé par l’éducation permanente ou par un travail avec des ados. Ce fut le cas notamment de la part des maisons de jeunes, qui furent rapidement à l’écoute, servant de premier accueil de cristallisation pour ce mouvement. On se souvient par exemple, du rôle de la M.J. du Thiers à Liège pour un groupe comme le futur Starflam.

Mais les hip hoppers aspiraient à bien plus que des stages durant les vacances et un soutien qu’ils jugeaient trop rudimentaire pour des aspirants aux « grandes scènes » et aux grands studios professionnels. Ce fut le premier coinçage d’un énorme « malentendu » - au sens premier du terme - qui dura des années. Que ce soit sur la danse, la musique, l’écriture  ou les graffitis, le « Circuit Culturel », (en ce compris les pouvoirs publics !), se révéla fermé, méprisant même, au mieux condescendant, face à ces nouveaux artistes en casquettes et baskets dont ils avaient souvent peur et face à qui ils ne manifestaient, sauf rares exceptions, aucune curiosité. Une situation qui cantonna le hip hop dans un « underground » ou dans un artisanat qui allait le marquer, l’obligeant à bricoler ou – pour les danseurs par exemple -  à se produire en rue, et répéter dans les halls de gare ou les galeries commerçantes.

Une évolution spectaculaire

 

Autour de l’an 2000, on assista à l’émergence d’une première génération de collectifs artistiques et/ou d’organisateurs, suffisamment structurés pour monter les premiers évènements autonomes importants frappés du sceau hip hop ou publier les premiers albums autoproduits, et s’impliquer dans les premières créations de danse à ambition professionnelle. Souterrain, Zulu Nation et 9mm à Bruxelles, Starflam à Liège, NBS à Namur et d’autres, allaient constituer les premiers noyaux qui finiraient par arracher, quelques années plus tard, une forme de reconnaissance et un début de soutien de la part des pouvoirs publics.

Entretemps, une nouvelle génération se levait, tant sur les scènes qu’en coulisse,  sur les « mixtapes »,  les CD’s ou les murs graffés. Beaucoup plus dure, moins idéaliste, plus « consciente » (à l’image de l’évolution du monde), et socialement déjà plus diversifiée. De cette période date la sympathie affichée de nombreux rappeurs pour les taulards et la délinquance. Pour les uns, au nom d’une sorte de complicité de classe, pour les autres par désir d’opposition. D’autres se sont mis pratiquer l’ironie ou l’écriture décalée, une autre forme de lucidité par rapport au « système ».

Plusieurs maisons de jeunes, ainsi qu’un collectif comme « Same Same » à Bruxelles,  furent des creusets pour cette nouvelle émergence, dévoilant de futurs noms emblématiques comme Trésor, Opak, Convok ou James Deano... Mais de façon générale, c’est toujours la grande frustration qui domine et le manque de moyens pour se développer ou simplement exister. Seul le graffiti en a - forcément - profité, c’est l’âge d’or, avec plusieurs dizaines de « crews » très forts, répartis sur l’ensemble du territoire belge, tant sur les voies de chemin de fer ou de métro que dans les « jams » organisées et désormais les premières expositions.

De nouvelles disciplines apparaissent, comme le slam, la danse dite debout, qui se sépare de celle « au sol » en organisant ses propres battles, ou le dit « street art » qui va brouiller les pistes sur les murs. C’est donc le moment où se confirme l’appellation peut-être malhabile mais probablement plus exacte de « cultures urbaines, pour désigner un courant de plus en plus éclectique,  de plus en plus large et de plus en plus composite.

Le grand basculement date, en Belgique, de l’année 2008, au cours de laquelle, le Ministère de Fadila Laanan propose, après avoir rencontré l’ensemble du « secteur », le subventionnement de plusieurs collectifs, ainsi qu’une convention conséquente pour une association comme Lezarts Urbains chargée de structurer et faire murir le jeune courant « urbain ».

Une série d’artistes et de groupes se sont hissés vers un réel professionnalisme, atteignant même un certain succès médiatique, tandis qu’une nouvelle génération inondait les murs… et  désormais  internet. Une toute autre configuration se déploie dès lors pour le hip hop et ces « cultures urbaines »...

Ou en est-on aujourd’hui ?

 

Alors qu’une forme d’état de grâce s’est estompée, alors que de nombreux anciens activistes se sont retirés par lassitude ou pour fonder une famille, alors que le  hip hop, de « mouvement » s’est transformé en « courant », très large mais beaucoup plus diffus, alors que la notoriété s’acquiert plus par le nombre de vues sur le net que par la « patate » sur scène, il est utile de repréciser notre sujet et les nouveaux enjeux qui se posent pour ceux qui s’ intéressent à cette culture, qui est loin d’avoir dit son dernier mot.

Une série de données nouvelles se présentent à nous :

-la reconnaissance d’une grande partie de ce qui est désormais considéré comme un secteur culturel - même celui-ci reste un vrai parent pauvre par rapport à ce qu’il mériterait. Une réelle ouverture et une meilleure compréhension de la part des instances responsables, et parallèlement une maturation artistique et organisationnelle, permet à présent aux artistes qui le souhaitent d’accéder plus facilement aux modes de production, de diffusion et de formation, ainsi qu’aux outils techniques nécessaires, au même  titre que la  plupart des autres sphères artistique dans notre pays. C’est-à-dire douloureusement,  ne nous leurrons pas sur ce qu’est vraiment la vie artistique en Belgique.

-une réelle diversification sociale,  géographique ( jusqu’en milieu rural), et même générationnelle pour ce courant d’expression et ses publics, lui permet un droit de cité plus aisé même si ce dernier reste limité

 -les écolages et les perfectionnements, tant pour la danse que pour la musique ou même pour les graffitis, ne se dispensent plus « dans la rue » mais dans des cours, des stages ou des résidences de « coatchings », qui  permettent à l’ensemble des artistes – amateurs ou confirmés - d’opérer un parcours effectif et intéressant qui, s’il ne débouchera pas nécessairement sur la « réussite », aura du sens tant pour eux que pour le public

-Les arts urbains, toutes disciplines confondues et en particulier le rap, « cartonnent » dans les festivals et continuent à attirer énormément de jeunes, et ce dans presque toutes les couches de la société.

Une nouvelle fracture sociale ?

 

Certes on est bien loin de ce hip hop né dans le ghetto et qui permettait d’en sortir. Il s’est battu pour cela.

En revanche, il nous faut nous questionner à présent sur des réalités qui devraient selon nous interpeller tout intervenant culturel ou socio-culturel, ainsi que toute personne que les cultures urbaines intéressent.

L’émergence massive d’un rap et d’un hip hop de la classe moyenne, si elle n’a rien de problématique en soi, d’autant qu’elle est de qualité, nous pose malgré tout une question importante, dans la mesure où un constat préoccupant l’accompagne : les artistes issus des milieux populaires ont beaucoup plus de mal à se faire accepter et entendre, au point qu’on assiste à une véritable fracture sociale au sein du courant « urbain », ce qui était pour le moins inattendu.  Les jeunes issus des milieux favorisés, disposent dès l’abord, non seulement d’un « carnet d’adresse », mais aussi de capacités littéraires terriblement séduisantes aux yeux des médias ou des opérateurs culturels.

La diversification a aussi eu pour effet d’éclater les disciplines en milieux et publics totalement séparés, tandis que parallèlement – surtout dans le rap - on assiste à des tendances communautaristes difficiles à contrer. Par exemple, le « rap de blancs », comme le nomment certains, est une entité qui se suffit à elle-même et a tendance à se comporter de façon dominante.

D’autre part, en matière de contenu, une dérive s’est accentuée ces dernières années, qui a édulcoré une grande part du « message » véhiculé par cette culture. Alors que le rap, pour ne citer que lui,  était un creuset privilégié pour exprimer des contenus sinon engagés, tout au moins « conscients », il a fait place souvent au jeu formel des « punchlines », à la prédominance  de « l’ego trip » ou à une grande amertume désenchantée. Ceci est d’autant plus préoccupant que les  tendances actuelles qui séduisent les médias et glanent le succès, tournent autour d’une imagerie pénible quasiment maffieuse, que l’argument du second degré ne dissipera pas dans notre esprit.

Enfin, et c’est la rançon de la reconnaissance, les disciplines hip hop enseignées dans des cours et pratiquées dans des sphères de plus en plus élevées et protégées, ne sont-elles pas en train de perdre ce qui en faisait l’âme et l’intérêt ?

Au-delà de la nostalgie,  nous nous trouvons à présent confrontés à ces questionnements et à des défis, qui sont ceux posés par tout mouvement culturel, lorsqu’il a  atteint une forme de reconnaissance, de maturité et de développement. Dans un large éventail de propositions, il s’agit de faire des choix sur ce qui nous semble important ou prioritaire à promouvoir, et sur la façon de valoriser la recherche du sens  par rapport à des valeurs auxquelles nous tenons : comme la démocratie culturelle, la diversité, l’authenticité, l’émancipation, la transmission...

Il ne suffit plus d’aider le hip hop pour ouvrir le champ des possibles. 

Un article d'Alain Lapiower, directeur de Lezarts Urbains, paru dans le magazine SWAP #1 (semestre 1, 2017), édité par la FMJ asbl.