« Slamer, c’est claquer les mots »

 

Slamélodieux, c’est ce qui définissait le mieux le projet « Musique classique et Slam ». On vous raconte tout, prélude…

 

Nous faisons un bond en arrière. Nous sommes en janvier 2017, aux Abattoirs de Bomel, Local Abats des Porcs 2. C’est là que deux classes de 4e de l’ITN de Namur ont imaginé, écrit, répété pendant presque un mois leur slam avec Mathieu d’Angelo alias MAKYzard, Anne Lefèvre, leur professeur de français et notre médiatrice culturelle, Mélanie Delva. Cinq rencontres, dont une avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, qui ont amené ces jeunes à dévoiler leurs textes sur scène, devant un public, micro en main, regards emplis de détermination. Ils étaient accompagnés de quelques notes de musique de l’orchestre, façon 6e symphonie, et de slameurs professionnels.

 

 Les quelques mercredis matin…

 

Par groupe de 2 à 4, les élèves de l’Institut Technique de Namur, âgés de 15 à 18 ans, se sont investis avec l’aide de Maky, Anne et Mélanie dans l’élaboration d’un texte. A eux trois, ils écoutaient et conseillaient. Ils formaient un ensemble, une unité de connaissances, d’expériences, d’opinions, de pensées, de sentiments. Intelligence du coeur, celle qui vous soulève et vous apaise. Moment de partage et d’échange.

« Le plus dur, c’est d’arriver à débuter son texte. De l’écriture à la répétition, il y a beaucoup d’entrainement » a enseigné Maky. Ces jeunes garçons ont rédigé, barré, hésité, ils se sont inspirés de leur vécu, de leurs incertitudes, de leurs espoirs, de tout ce qu’ils observent du monde dans lequel ils vivent. Ecriture, comme une cure, dans la mesure.

Tempo. Fluidité. Son. Arrive le moment des répétitions, les jeunes s’expriment de vive voix. « Il faut visualiser ce que vous voulez dire. Soyez connectés à votre texte et aux mots que vous voulez dire. Posez votre voix, n’allez pas trop vite. Dans votre intonation, dans votre regard, il faut qu’on y voit une certaine gravité. » Easy ? Pas tellement ! Il faut les booster, presque les contrarier, pour qu’ils se lâchent, qu’ils clament haut et fort leurs convictions. Ca mitraille dans les entrailles… « Regardez un point au loin, un point invisible, car si vous regardez vos pieds, les gens vont vous perdre. » Ne pas réciter le texte, mais le partager, comme dans une conversation. Ils s’entrainent, encore. Ils osent. Ils s’expriment. Ils s’améliorent.

 

Direction Liège et sa Philharmonie

 

21 février. Lieu de rendez-vous avec les élèves : gare de Namur, 9h00

Train en direction de Liège-Guillemins à 9h18 (+14 minutes de retard, SNCBof hein).

Coup de téléphone dans le train. La violoniste ne veut plus violoslamer avec les élèves… ça commence bien.

Arrivée à Liège : 10h30. Il pleut. Boulevard Piercot 25. « Excusez-nous Madame, c’est où la Philharmonie ? »

Pile à l’heure.

Patience les jeunes, les musiciens sont en pleine répétition. Préparez-vous à entrer dans la salle. Pause ! Vite, installez-vous.

Bonjour… Ah, pas de bonjour… Sinon, voici les élèves de… Ah, pas de présentation. La Philharmonie ne s’est pas encore accordée… il est encore tôt.

Maky gère, Maky opère, c’est une paire ! C’est arrangé, allez les gars, on monte sur scène. Stress, pression, certains ne veulent plus passer.

Encouragements « Soyez réactifs, ne perdez pas l’occasion de vivre une belle expérience avec des musiciens ! ».

Ils se lancent, et c’est un … SANS FAUTE ! Satisfaction, étonnement, leurs visages en disent long…

« Vous êtes fier de nous Maky ? »

 

Jour J : concert aux Abattoirs de Bomel

 

24 février. 10h00. Les élèves de l’ITN viennent d’arriver. Dernière mise au point, derniers conseils. Maky coach, Maky réconforte.
10h45. Ils se dirigent vers la salle de spectacle. La tension monte. Les slameurs pros font leur apparition, suivis des musiciens qui s’installent à leur tour. Tout se met en place… « Pas de stress les gars, faites-vous plaisir ! Même si c’est vous qui faites les choses, moi je serai là, à vos côtés. »
11h00. Le public prend place. Le concert débute, sur un air de Requiem. Harpe, violon, contrebasse, mélange de douceur, de tonnerre, plein d’ardeur. La fin s’approche. C’est au tour de nos jeunes étudiants. Tête haute, leurs mots s’envolent, les coeurs grondent… On s’alarme, larmes en coin. On savoure les secondes, qui se décomptent en souvenirs. C’était beau. Beau de sens et d’humanité. Pour conclure, sans murs : Osez l’expression. Laissez-vous vous surprendre, laissez-vous être !

Silence, c’est leur tour…

 

Leurs témoignages

 

Maky
Slameur professionnel

Je suis très content de travailler avec les élèves de l’ITN pour la deuxième fois. Anne Lefèvre, leur professeur de français, est vraiment la cheville ouvrière du groupe. Elle travaille avec les étudiants en classe et apporte une très bonne dynamique, elle a un très bon rapport avec eux.
Pour les élèves, ce n’est pas un exercice facile. Ils sortent complètement de leur zone de confort, ils vont dans des zones où ils ne sont encore jamais allés auparavant. Certains peuvent se bloquer, ou prendre beaucoup de temps à entrer dans le processus.
Je les aide à chercher des phrases, des rimes, des thèmes. Humainement, c’est riche, car c’est l’occasion d’échanger avec eux, c’est une manière de les sentir. C’est la jeunesse, c’est la relève, donc c’est important de rester connecté avec eux. Au début ils étaient très stressés, et petit à petit on les voit se dérider, s’ouvrir à travers l’atelier. C’est très intéressant à voir !
Le but de l’atelier, c’est qu’ils puissent s’émanciper. Le fait de pouvoir sortir de Namur, monter dans un train, direction la Philharmonie Royale de Liège, d’aller à la rencontre de musiciens qu’ils ne côtoient pas, d’un monde qu’ils ne connaissent pas, c’est un plus ! Ce sont de nouvelles choses qui viennent alimenter le processus de l’atelier, ça l’enrichit. Lorsque tu es dans une école où tu pratiques la maçonnerie, la mécanique, certaines personnes ont parfois une image de l’école qui n’est pas valorisante, et même ces jeunes n’ont pas toujours une image valorisante d’eux-mêmes. Si d’autres gens voyaient ce que ces jeunes sont capables de faire, cela les feraient réfléchir autrement, cela ferait beaucoup.

« Mes élèves… Je les vois avant tout comme des humains. »

Anne Lefèvre
Professeur de français à l’ITN de Namur

Un projet slam… J’étais partante ! Au début, certains élèves n’étaient pas très attirés, mais je savais qu’ils avaient tous quelque chose à dire. Nous avons commencé par un atelier d’écriture en classe. Je leur posais des questions, et ils devaient répondre par écris. Je me suis rendue compte qu’ils avaient beaucoup d’angoisses, et plein de choses hyper profondes à dire. Dans les textes de certains élèves, ils soulignaient qu’on les prenait pour des bons à rien, des glandeurs, des ratés. Mais ils bossent, ce sont des jeunes engagés, ils savent ce qu’ils veulent, ils sont ancrés dans la vie, beaucoup plus qu’on ne l’imagine.
Ils souffrent déjà tellement de l’image qu’on renvoie de leur école, d’eux-même, et ça les blesse. Je travaille au quotidien avec des élèves blessés. Ils peuvent être impressionnants quand on ne les connait pas, par leur nonchalance. Et c’est leur nonchalance qui est désarçonnante. Ils pensent, ils réfléchissent, ils sont sensibles et touchés par le monde qui les entoure. Ils sortent parfois des vérités… et paf, tu te ramasses une grosse claque en pleine figure… et quelque fois, ça fait du bien.
Je ne peux jamais les aborder comme s’ils ne savaient rien, je les aborde toujours comme s’ils en savaient autant que moi, voir plus. Lorsque parfois je m’emballe, je m’énerve un peu trop vite, ils me le font savoir, gentiment. «  Madame, vous êtes un peu fatiguée aujourd’hui ? » Ils vont réussir à me détendre, à me faire sourire, ils vont simplement être calmes et bienveillants.

Lors de notre première rencontre, Mélanie Delva et moi, leur avons fait écouter de la musique classique. Et ils l’ont écouté avec respect. J’ai abordé avec eux le parcours d’un musicien, et ils se sont rendu compte du travail fourni. Ils ont eu envie de comprendre ce qu’il y avait derrière. Mélanie et Maky les ont super bien accueillis, ils ont eu une grande écoute et un grand respect envers eux, ils ont le sens de la rencontre. Ils ont accepté les élèves tels qu’ils sont.

Je n’aurais pas imaginé que les élèves monteraient sur scène, je n’y croyais pas. Mais ils l’ont fait, et je n’en reviens toujours pas ! Je les revois encore à liège, sur la scène de la Philharmonie. Une grande salle, hyper impressionnante, et pas un beugage ! Qu’est-ce que ça m’a fait plaisir de les avoir vus aller jusqu’au bout de ce projet. Lors de la représentation, le public a très bien réagi, et pour moi c’était un beau cadeau. J’ai été touchée par la réaction d’un professeur d’une autre école, qui est venu vers moi les larmes aux yeux, et m’a dit : « C’était magnifique, tes élèves ont donné le meilleur d’eux-mêmes ».

Les élèves de l’ITN

« Vous avez déjà songé à écrire un texte et le chanter devant 100 personnes avec l’Orchestre Philharmonique derrière vous ? Rassurez-vous moi non plus, mais… je l’ai quand même fait ! »

« Le jour J, nous avions tous une petite boule au ventre, du au stress et au tacos du midi. »

« Nous sommes allés à Liège rencontrer d’autres musiciens et répéter avec des slameurs pros. C’était vraiment stressant. Mais monter sur scène était vraiment un objectif pour moi. »

« Cette expérience m’a appris beaucoup et je suis fière d’avoir partagé ça avec mes amis ! »

« Le jour de notre représentation, tout s’est bien déroulé, malgré le fait que j’étais beaucoup stressé. J’ai oublié trois phrases de mon texte… Mais personne n’a rien remarqué ! C’était une chouette expérience, je le referais sans hésiter. »

« Je ne pensais pas qu’on pouvait avoir autant de créativité en nous. »

___________________________________

Avec  :
L’Option Construction (Travaux publics – Industrie bois) :
Axel, Norge, Laurent, Théo, Thibault, Tom, Dorian, Emré, Denis, Filipe, Clément, Louis, Jérémy, Maxime, Benjamin F, Benjamin A, Alexandre, Loïc.

L’Option Electromécanique :
Luca, Guillaume, Antoine, Tomas C, Thomas D, Nicolas, Clément, Loïc, Mouctar, Louis, Jonathan, Justin, Florent, Steven, Arthur, Fatih, Arnaud et Félix. 
Makyzard, slameur professionnel, Anne Lefèvre, professeur de français à l’ITN, et Mélanie Delva, médiatrice culturelle 

___________________________________


Un partenariat entre le Centre culturel de Namur, l’OPRL , l’ITN autour de la musique Classique et le Slam

Article et photos : Marie Belot / CCNamur